Children of the République – 01 – De l’autre côté du miroir


J’ai rampé. Epuisé. Lessivé. J’ai rampé jusqu’à mon lit en espérant trouver dans les bras de mon compagnon, une chaleur réconfortante. Je me suis glissé sous les couvertures et me suis lové contre son corps. Il était cinq heures du matin et je venais d’assister à la défaite du bon sens : Un fasciste à la peau et la chevelure improbable élu le 45ème président des Etats Unis D’Amérique. La peur au corps, je me suis raccroché à cet autre corps qui ne me voulait que du bien. Je frissonnais de peur. De dégoût. D’incompréhension. Le Racisme et la peur venaient de remporter la victoire, une fois de plus.

Je suis un homme. Blanc. Européen. Je suis l’un de ces quelques chanceux nés dans une vie de privilège et si ce n’était pas pour le fait que je sois homosexuel, je ne comprendrais probablement pas ce que cela veut dire d’être différent. Mais je suis homosexuel. Une tapette. Une folle. Un inverti. Un pédé et j’en passe… Les synonymes haineux donnent le tournis tellement ils sont nombreux. Je suis né dans un monde qui me pensait perverti. J’étais un malade mental. Un dégénéré. Bon pour la prison ou l’hôpital psychiatrique.

On m’a intimidé. On m’a menacé. On m’a attaqué. Physiquement. Emotionnellement. J’ai dû expliquer à mes proches et à mes amis que je n’étais pas un drogué simplement parce que j’étais gay. Que je ne passais pas mes soirées à baiser avec des inconnus dans des toilettes publiques. Et pire que tout, j’ai dû expliqué que je n’étais pas pédophile. Et pourtant… et pourtant on m’a quand même viré parce que vous comprenez bien un pédé qui travaille avec des enfants, voyons voyons ce n’est pas sérieux ! Mais dans mon malheur, j’avais la chance d’être blanc. Si je ne faisais pas la folle, si je ne hanchais pas trop du cul, que je ne criais pas trop haut et fort que j’aimais les hommes, on ne me tapait pas dessus. Je pouvais passer inaperçu. Caché dans la masse.

J’ai cherché des lieux sûrs, des endroits où des gens comme moi vivaient en paix, réunis, agglutinés dans des quartiers où en nombre on se sentait en sécurité. Quelque part où je pourrais mener une vie normale. Londres. Londres et sa démesure. Londres et sa mixité. On était bien au milieu de toutes ses couleurs et de toutes ses cultures. Enhardi par une décennie de vie paisible et par un faux sentiment de sécurité, j’ai décidé de faire mon baluchon et d’aller vivre au milieu d’autres cultures. J’ai découvert des merveilles et puis j’ai posé mes valises en Russie. Moscou. Moscou et son homophobie, son racisme, son sexisme. Je ne savais pas. Je n’aurais pas dû y aller. La réalité d’un monde qui vous hait, quand tous les regards vous dévisagent. J’ai écrit. Beaucoup. En décrivant les corps morts abandonnés dans les rues. Les endroits gays cachés dans des culs de sacs derrière des portes sans noms qui mènent à des bunkers souterrains. De cette vie d’espion qu’il faut mener pour rencontrer des gens comme soi, des gens qui ne vous veulent pas du mal. Et puis le malaise, cette nausée que Sartre décrira toujours mieux que moi, ne me lâcha plus et je me suis retrouvé devant une fenêtre ouverte, au huitième étage d’un immeuble gris au milieu de cette grisaille étouffante et omniprésente qu’est celle de Moscou… Et j’ai fui. Je me suis sauvé. D’autres n’ont pas eu cette chance. A peine était-je monté dans l’avion, que les groupuscules homophobes se sont emparés de Grindr (une application de rencontre pour les gays) et qu’ils ont entrainé des jeunes dans des guet-apens pour les matraquer de coups, pour les tuer. Tout en les filmant pour pouvoir se vanter sur les réseaux sociaux. Le soleil d’Espagne sous lequel je me suis réfugié n’apaise pas mon inquiétude parce que ici aussi, à moindre mesure, quand je me balade main dans la main avec mon copain, on nous regarde de travers et on tousse des insultes. C’est moins violent. C’est moins pesant. C’est toujours là pourtant.

La présidence de Donald Trump n’a pas encore commencé et c’est déjà un cauchemar pour la communauté LGBTQ avec un vice-président qui croit que les fonds de prévention du VIH seraient mieux dépensés dans la thérapie de conversion gay. L’homosexualité est une maladie, on peut en guérir ! Viens par là petite tapette, ca ne fait pas mal… Viens je te dis, je vais t’aider… Et quand il ne vante pas les bienfaits de telles tortures, Mike Pence passe des lois discriminatoires contre les homosexuels. Qu’on les vire comme des malpropres! Tiens ? J’ai déjà vécu ça moi…

Les États-Unis d’Amérique ne sont pas comme les autres pays. Ils donnent le ton. Le monde suit, quoi qu’on en pense. Il y a encore des hommes et des femmes homosexuels qui se battent contre le régime russe. Ils sont accueillis à coups de batte de baseball sous les yeux d’une police que cela amuse follement. Et puis il y a nous. Les petits français. On passe une loi sur le mariage pour tous. Il est temps. Le pays est prêt. Nan ! Les rues sont inondées d’homophobes. Les attaques reprennent. On se fait taper dessus. On se fait montrer du doigt. Ils s’étaient juste un peu ramollis. On en demandait trop – ils se sont réveillés.

Je me souviens. J’avais dix huit ans. Je travaillais dans une cuisine. Mon premier vrai boulot. Je voulais gagner ma vie tout seul comme un grand. Le cuistot n’aimait pas les pédés. Dès le premier jour, les insultes ont commencé à valser. Il n’en avait jamais rencontré des « comme moi » avant. C’est la première fois de ma vie que j’ai décidé de tenir tête à quelqu’un. La première fois que j’ai décidé de faire changer quelqu’un d’avis. Et, en six mois de temps, on buvait des coups ensemble comme deux potes. Normal. Voilà. J’étais pas si diffèrent de lui en fait « T’en reprends une Jérôme ? » Plus de pédé. De tapette. De follasse. Juste Jérôme.

Nous avons tendance à nous réfugier avec les nôtres. Confortablement blottis contre les siens, loin des méchants qui nous veulent du mal. Je ne suis pas persuadé que cela fasse avancer les choses. Si le fiasco du Brexit et l’élection de Donald Trump nous ont appris quelque chose, c’est que de rester dans son coin cela ne marche pas. S’auto-féliciter les uns les autres sur nos idées remarquables d’équité et de vivre ensemble, de compassion et de charité nous endort. J’en suis le premier coupable. J’aime mon confort. J’aime ma petite vie bien organisée remplie de gens qui pensent comme moi. On débat, bien sûr. On philosophe. Mais au fond, on est d’accord. On a les mêmes valeurs. On lit les mêmes journaux. On regarde les mêmes programmes télés. On est bien et on s’applaudit d’être mieux que les autres. Mais ceux qui nous veulent du mal. Ceux qui pensent autrement. Je ne les vois pas. Ils ne me voient pas.

44% des Américains ont suivi l’élection présidentielle sur les réseaux sociaux. C’est de là qu’ils ont obtenu leurs informations. Malheureusement, en raison d’algorithmes avancés, Facebook ne nous montre que ce que nous voulons voir. Et puis si un ami ou plus souvent un membre lointain de la famille poste quelque chose qui ne nous plaît pas, on le unfollow. Et pouf ! D’un clic, il ferme sa gueule et je peux retourner regarder des vidéos de petits chatons trop choupinou. A l’heure du Brexit et de Trump, je n’ai pas vu un seul commentaire, un seul status update qui ne se réjouisse. Et pourtant, ils ont voté ! Ils sont où ? Pas sur mon mur Facebook. Comment combattre des gens que je ne vois pas ? Comment puis-je les faire changer d’avis ? Comment peuvent-ils me dire ce qu’ils vivent et pourquoi ils pensent ainsi ?

Comment faire pour commencer une conversation ?

Alors, bien sûr, l’Amérique c’est loin et on ne peut pas faire grand-chose. Mais leurs problèmes ne sont pas d’hier. Ils ne se sont pas tous réveillés avant les élections avec une rage au ventre et une envie de changer. Cela fait un long moment qu’elle leur gargouille dans le ventre leur rage. Et c’est pareil chez nous. Et on le sait. Je refuse de voir notre belle nation, celle qui fut un temps celle des lumières et des droits de l’homme tomber aux mains d’une charogne populiste qui se nourrit de la peur de l’autre et qui veux purger le pays de ses Sang-de-Bourbes. Alors je vais me battre. Et je vais commencer par leur rappeler que j’existe. Bonjour M’dame Le Pen ! Ils ne sont pas si loin que ça. Ils ne sont qu’à un clic de moi. La page Facebook de Marine Le Pen et du Front National, celle de Valeurs Actuelles, celle de la Manif Pour Tous. Ils sont partout sur les réseaux sociaux. Alors je vais les liker. Je vais aller mettre un petit pouce bleu sous la photo de Marine Le Pen. Et je vais voir ce qu’elle raconte et plus important encore je vais aller lire les commentaires. Et je vais commencer la conversation. Et je pense que nous devrions tous en faire autant. Parce que si je ne les vois pas, ils ne me voient pas.

Et si vous ne les entendez pas, ils ne vous entendent pas non plus.

Breitbart News, le site d’information d’extrême droite américain, va faire son arrivée en France lui aussi. Le bébé de Stephen Bannon a aidé le nouveau président des Etats Unis à être élu. Ses unes font froid dans le dos. C’est du sexisme 2.0, du racisme 2.0, de l’homophobie 2.0. Pour vous donner un petit aperçu : La pilule rend les femmes moches et leur font perdre la tête. Vous préféreriez que votre enfant soit féministe ou qu’il ait le cancer ? Les droits homosexuels nous ont rendu stupides, il est temps qu’ils retournent dans le placard. Stephen Bannon (nouveau chef de la stratégie à la maison blanche) fait déjà du pied à Marion Maréchal Le Pen et elle en redemande. Et s’il vient en France, c’est parce qu’il y a du business à y faire. Mais voilà, c’est comme ça que les gens s’informent. C’est là que la haine est brassée et distillée dans le cœur de la population. Nous ne pouvons pas l’ignorer. Il faut s’impliquer. Nous devons lire et commenter leurs articles. Nous devons combattre la désinformation et les mensonges avec des faits. Nous devons dialoguer avec des gens qui ne veulent probablement pas dialoguer avec nous. S’il y a un espoir, même minuscule, que nous puissions faire changer d’avis une poignée de personnes ou même les faire douter, c’est déjà un début. La Grande-Bretagne et l’Amérique ne sont tombées que par quelques voix. Nous pourrions peut-être changer cela. Un vote à la fois. Mais cela veut dire s’impliquer. Cela signifie aller à leur rencontre parce qu’ils ne viendront pas à la nôtre. Eux aussi sont bien trop occupés à s’auto-féliciter. Cela signifie aussi mieux s’informer. Les opinions ne suffisent plus. J’ai souvent eu tort dans ma vie. Je pensais que je savais, je ne savais pas. J’étais mal informé. J’avais mal lu, mal compris. Il est donc également temps pour moi de fouiller, de comprendre, de vérifier mes sources, de lire les opinions divergentes. De ne pas prendre le titre d’un article pour acquis et de voir qui l’a écrit, pourquoi ils l’ont écrit et qui ils citent. De me mettre dans la peau de gens qui ont une expérience différente du monde. D’arrêter de croire que j’ai raison et qu’ils ont tort, que moi je sais, que eux ils sont stupides.

Il est temps de passer de l’autre côté du miroir, sans condescendance et sans haine.


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Written by Jeronimo

This is nothing more than the witty rumblings of a Fairy (Capital F) who tells it like it is...Erm, thinks it is... or well, just dreams it. After escaping the evil grip of abismal Moscow (where the saga started - see the GULAg episodes), our Fairy found himself in the...
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